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Comment perçoit Natan Sharanski, héros des refuzniks russes dans les années 1980 et aujourd’hui président exécutif de l’Agence Juive, l’Alyah des Juifs de France, montée de l’antisémitisme en Europe :

arriver en israel en haut 2Rencontre exclusive avec Natan Sharanski, héros des refuzniks russes dans les années 1980 et aujourd’hui président exécutif de l’Agence Juive. Alyah des Juifs de France, montée de l’antisémitisme en Europe, vitalité du projet sioniste : échange avec l’une des figures majeures du judaïsme contemporain, actuellement en visite à Paris.

Actualité Juive : Vous êtes à la tête de l’Agence juive au niveau mondial depuis 2009. Quel bilan dressez-vous de son action en France ?

Natan Sharanski : On assiste depuis deux ans à une croissance très importante du nombre de Juifs français qui font leur alyah en Israël. Et cette croissance n’existe dans aucun autre pays d’Europe occidentale ou du monde libre. En 2012, l’alyah de France représentait 1800 départs, 3300 en 2013. En 2014, nous avons dès à présent dépassé le nombre de 6100 départs et l’on atteindra probablement celui de 6500 à la fin de l’année civile. Cela représentera presque le double de l’an passé. D’après nos estimations, cette croissance ne va pas s’arrêter.

J’ajouterais un autre chiffre pour illustrer mon propos. La première étape du processus de l’alyah est une soirée d’information. En région parisienne, nous organisions une soirée de ce type par semaine l’an dernier. Depuis septembre 2014, on compte six soirées par semaine, voire parfois deux rencontres le même soir dans des endroits distincts. De fait, le sujet de l’alyah s’est installé au centre des préoccupations communautaires.

Pour répondre à cette forte demande, nous avons dû nous adapter. Nous avons multiplié par deux le nombre de nos conseillers à l’alyah à Paris. Idem pour le nombre de téléconseillers qui répondent 12 heures par jour sur notre centrale téléphonique. Un membre de la communauté juive qui souhaiterait faire son alyah reçoit aujourd’hui une réponse rapidement. Nous avons réussi à résorber la majorité des temps d’attente qui s’étaient créés suite à l’augmentation de la demande.

Plus globalement, ce qui se passe en France illustre la stratégie de l’Agence juive depuis ma prise de fonctions en 2009. Le rôle de l’Agence est important dans deux domaines. D’une part, encourager et faciliter l’alyah. D’autre part, renforcer les communautés et l’identité juive de celles-ci, et des jeunes en particulier. L’alyah est en général le fruit d’un lien préalable avec Israël. On peut à cet égard relever l’explosion ces dernières années en France du nombre de programmes de découverte d’Israël comme Taglit ou Massa. Ces éléments sont les deux piliers sur lesquels l’Agence Juive a assis sa stratégie, et la France en est le meilleur exemple.

A.J.: Le projet sioniste conserve donc son pouvoir d’attraction, malgré le contexte sécuritaire et les difficultés économiques en Israël ?

N.S. : Les Juifs de France qui décident de faire leur alyah le font par conviction personnelle. Dans les pays occidentaux, nous considérons que l’année est bonne quand 0,1% d’une communauté fait son alyah. En cas de situation exceptionnelle, ce taux peut atteindre 0,2%, voire 0,5%. En France cette année, il y a plus d’1% de la communauté juive qui a décidé de réaliser son alyah. Ces Juifs ont choisi Israël parmi beaucoup d’autres options : Londres, Miami, Montréal. Cela démontre plus que jamais la force de séduction d’Israël.

A.J.: Vous disiez au mois de juillet que l’on assistait peut-être à la fin du judaïsme en Europe.

N.S. : Je voudrais apporter une précision. Le contexte actuel en Europe rend la vie difficile pour un Juif faisant le choix de ne pas s’assimiler. Au lendemain de la Shoah, la naissance de l’Etat d’Israël a été accueillie comme un espoir par les Juifs. Aujourd’hui encore, Israël demeure un symbole d’espérance. La fin de la Seconde guerre mondiale a conduit au développement de mouvements idéologiques qui se détachaient du nationalisme, comme le post-modernisme, le post-nationalisme et le multiculturalisme. Un Etat-nation comme l’est l’Etat d’Israël par rapport au peuple juif dérange cette conception du monde.

Il y a une dichotomie qui se crée entre des Juifs qui veulent être juifs en Europe et qui sont très attachés à Israël – Israël étant l’un des éléments principaux de leur identité – et une Europe de plus en plus anti-israélienne. Les Juifs font face à l’antisémitisme de musulmans extrémistes, à une pensée anti-israélienne propagée par différents mouvements en Europe et enfin à l’antisémitisme traditionnel d’extrême-droite. Ces trois antisémitismes ne laissent pas beaucoup d’espace de vie aux Juifs européens désireux de continuer à affirmer leur identité juive et leur lien avec Israël. Je crois que la raison principale de l’alyah française, au-delà même des questions sécuritaires, est le malaise, le mal-être des Juifs de ce pays.

“Nombre de nouveaux immigrants sont souvent déçus par les difficultés qu’ils rencontrent en Israël.”

A.J.: Vous échangez régulièrement avec les responsables communautaires français. Quels conseils leur donnez-vous dans cette période difficile ?

N.S. : Je leur dis qu’il n’y a pas de contradiction entre leur volonté de renforcer la communauté et celle des Juifs qui veulent réaliser leur alyah. On doit travailler ensemble pour atteindre ces deux objectifs.

A.J. : L’alyah affaiblit de fait numériquement leurs communautés…

N.S. : Le choix de faire son alyah est un choix personnel. On ne peut pas l’empêcher même si la communauté juive le décidait. C’est la mission de l’Agence juive mais aussi de la communauté d’accompagner ces démarches personnelles de l’alyah. Et il existe parallèlement un défi communautaire pour savoir comment se réorganiser après cette perte démographique. Pendant ma visite, un directeur d’école juive m’indiquait que 5% de ses effectifs avaient fait leur alyah, les élèves post-bac mis à part. C’est un défi pour les écoles juives, m’a-t-il dit, de maintenir chaque année les effectifs. Parallèlement, 60% des enfants juifs ne sont pas scolarisés en écoles juives. C’est aussi notre travail de voir comment ces 5% peuvent être remplacés par d’autres 5% actuellement inscrits dans des établissements publics.

A.J.: Pensez-vous que les autorités israéliennes en font suffisamment en matière d’intégration des Juifs français ?

N.S. : L’alyah est toujours un processus complexe. C’est un déracinement. On quitte un endroit où l’on avait ses habitudes pour un autre où tout est nouveau. Subsistera toujours le sentiment que les efforts fournis par les gouvernements pour l’intégration des Juifs ne sont pas suffisants parce que l’alyah demande un dépassement de soi très important. Malgré toutes ces plaintes, je ne crois pas qu’il existe un pays dans le monde qui en fasse autant pour intégrer ses nouveaux immigrants. Après la guerre de cet été, le gouvernement a décidé des restrictions sur tous les budgets, à l’exception de deux lignes : la défense et le poste du ministère de l’alyah et de l’intégration, qui est même en augmentation.

Il faut réfléchir sur le long terme. L’alyah massive des Juifs de Russie des années 1990 a été rétrospectivement une réussite incroyable malgré les défis qu’elle posait au départ. Le revenu moyen d’une famille arrivée il y a vingt ans de Russie est aujourd’hui supérieur à celui d’une famille israélienne de base. Et je suis certain que l’alyah des Juifs de France sera au moins aussi réussie, car ils viennent avec beaucoup de connaissances, une identité juive forte, un attachement à Israël et des moyens financiers.

Sources : Actualite Juive.